Nouvelle : Tangentes Berlinoises (Episode 2)

Publié le par Oarystis

Kirchner-Berlinszene.jpgsuite de l'Episode 1, voir plus bas
Trois mois après son premier voyage, il avait pu s’échapper à nouveau de sa Bavière bucolique et traditionnelle. Il avait rencontré Bertold chez Otto qui l’avait invité à voir son atelier. Il avait gardé pour lui son opinion sur les tableaux de ce dernier : « n’importe quoi… ». Avis lapidaire qui trahissait une jalousie qu’il ne voulait s’avouer. Car s’il n’était qu’un inconnu en la matière, Aloïs aurait voulu se croire un grand peintre.
- Je veux que les hommes s’étonnent des conditions dans lesquelles ils fonctionnent, lui avait dit Bertold. J’ai écrit et monté deux pièces à Munich, mais c’est vraiment ici que je pourrais mieux réaliser mon théâtre euh… épique.
- Epique ? dit Linzer qui n’avait jamais entendu de lui avant, ni à Berlin ni à Munich, nom qui l’avait fait tressaillir.
- Théâtre épique, voilà ! Je cherchais depuis longtemps à comprendre et à décrire ce qui me porte à écrire et monter mes pièces de théâtre. Merci à vous, Aloïs, qui m’inspirez et me permettez de trouver comment définir mon théâtre ! Théâtre épique ! Une narration qui ferait du spectateur un observateur. Pas une action dans laquelle il s’implique, comme le théâtre dramatique classique. Pas de solutions aux abîmes humains, mais leur agrandissement jusqu’à l’insupportable. Leur exposition exacerbée !
- Fort bien, fort bien, Monsieur mon ami Bertold, mais moi je pense que l’on peut apporter des solutions aux problèmes des hommes, à ces abîmes dont tu parles. Et puis tu sais, je ne suis pas d’accord avec toi quand tu associes art et politique…
- Aloïs, Aloïs ! Je t’en prie, ne m’en veux pas si je te dis que je souhaite pas polémiquer plus avant… Je comprend que tu ne sois pas d’accord avec moi, mais inversement accorde moi de créer mon théâtre en y voulant mettre plus que de l’ironie mordante sur les mœurs humaines… Parlons alors de musique, qu’en dis-tu?
Urgente digression. Il avait senti le terrain glissant et préférait que la conversation ne s’envenime pas, car si ce cher Aloïs était une compagnie rare et appréciable, il était prompt à prendre ombrage.
La discussion était alors partie sur Hans, Richard, et sur Arnold, amis musiciens de Bertold. Richard, quand il l’aura plus tard rencontré, allait vanter devant Linzer l’abandon du concept de tonalité d’Arnold. Il travaillait à ce moment là sur son « Ainsi parlait Zarathoustra ». Linzer n’y entendait pas grand chose, mais il était heureux. Ces gens qu’il admirait, qu’il enviait, formaient l’essence du monde culturel, et ils étaient à tu et à toi avec lui.

Linzer faisait toujours preuve d’une exquise politesse. Il gardait un intérêt courtois mais distant pour les femmes. Attitude qui était à la fois leur rêve et leur cauchemar. Son manque d’attirance physique pour Else, qui eut certes pu être sa mère, et pour Marlene, avait aiguillonné leur curiosité comme leur susceptibilité. La jeune actrice de cinématographe ne suscitait donc pas non plus chez Aloïs la montée de pression sanguine sous la ceinture habituelle chez la gente masculine qui papillonait auprès de cette jeune lumière berlinoise.
Lors d’une soirée artistique, il avoua à Else qu ‘il était intrigué par la liberté qui émanait d’elle.
- Ainsi donc Aloïs, je vous intrigue ? Pas étonnant mon cher, je suis excentrique de profession et poétesse de mon état; je vis sans domicile fixe, sous-louant ici ou dormant là sur les bancs d’une gare, ou dans une cave. Mais en ce moment c’est notre ami Erwin, l’homme du théâtre de la Volksbühne, qui me loge.
- N’êtes vous pas mariée ?
- Oh là… quelle question empreinte de poésie s’il en est ! Attendez, si ! Je crois que je l’ai été une fois ou deux… Mais mon cher Aloïs, c’est mal chercher à me comprendre que de demander si je suis mariée ! dit-elle en le voyant se renfrogner. Vous voudriez me comprendre ? Tenez, voilà l’un de mes premiers vers : « Mes lèvres sont en feu et mes bras se déploient comme des flammes ». Voilà, ça c’est moi, dit-elle alors qu’ils marchaient à l’ombre du Reichstag.
(à suivre)
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Publié dans Artcriture

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