De l'Aigle, de l'Ours et du Possible
Il aurait pu être amusant, dans quelques semaines ou mois, de voir le moutonisme anti-russe retourner sa veste, au fur et à mesure que les informations se mettront en perpective. Mais politiques et presse occidentales ne viendront pas avec la même verve faire amende honorable de leur partialité inouïe, faut pas exagérer, il leur en faudrait rabattre de leurs préremptoires assertions manichéennes sur les méchants Russes qui menacent le monde...
Imaginons que les Russes se mettent d'accord avec Cuba et le Mexique pour installer dans ces deux pays des bases uniquement anti-missiles, d'après les déclarations publiques de ces mêmes Russes. Comme un rang d'oignons à la botte des néoconservateurs (à l'insu de leur pleine intelligence, à n'en point douter), ils battraient la campagne pour crier à l'horreur de la situation : "ouh !!! apocalypse imminente assurée". Qui ? Ceux-là même qui applaudissent peut-être, ou approuvent du moins que la Pologne, l'Ukraine et la Géorgie deviennent membres de l'OTAN, marionnette dirigée par le seul état au monde qui n'ait pas passé une seule année depuis la deuxième guerre mondiale sans envoyer des bombes sur tel ou tel pays de la planète.
Que les néoconservateurs au pouvoir dudit pays poussent la Géorgie à faire un acte de guerre le jour de l'inauguration des Jeux Olympiques (probable record depuis les premiers Jeux il y a à peu près 2800 ans) est bien normal, le rejeton de la CIA y a été démocratiquement élu et se comporte comme un parangon de vertu démocratique, bien sûr. Et ça n'a aucun rapport avec les centaines de milliers de dollars engrangés par un des conseillers de la campagne de McCain pour conseiller le président géorgien. Le deal devait être celui-ci : vous provoquez les Russes, on sait comment ils répondent mais ne vous en faites pas, votre siège à l'OTAN vous est assuré : on en saura (peut-être) plus avec un peu de recul médiatique plus tard.
Et pour cacher leur robotique unilatéralisme hérité de la guerre froide qu'ont vécu leurs parents, nos amis nous dévient la chose en stigmatisant le doute qui peut amener à penser que les choses sont moins simplistes qu'ils ne les voudraient vouloir être.
La politique est l'art du possible, disait Gambetta. Indépendamment du régime en place, les Russes résolvent depuis longtemps les problèmes terroristes et militaires par une manière dissuasive.
Demander à un grand ours de répondre à l'agression d'une petite guêpe en lui administrant une petite tape punitive sur l'antenne gauche, c'est pas gagné. Il va plutôt avoir tendance à vous balancer un coup de patte intimidant, et qui va ôter l'envie à la guêpe de recommencer.
Pousser plus loin vers Tbilissi et trainer pour se retirer sont des actes délibérés des Russes, blâmables évidemment, mais raisonnés. Pousser en Géorgie, pour lui ôter envie de recommencer à s'en prendre aux Ossètes; trainer pour défier l'Europe et les USA. Quand l'Europe dit aux Russes par la voie de Sarkozy "retirez-vous, sinon nous ne serons pas contents" (effrayante déclaration s’il en est), les Russes trainent pour montrer qu'ils ne sont pas à la botte.
Je ne crois pas que si la Géorgie avait déjà été membre de l'OTAN, les USA les auraient poussés à agir de la sorte. Il est probable que les Russes auraient réagi de la même manière, et je suppose que l'OTAN, selon son article 5, aurait du y impliquer des troupes US et européennes, au grand jour cette fois. C’était donc soit l'escalade dangereuse pour un petit bout de territoire au départ, soit l'irrésolution exposée de l'OTAN à défendre un pays membre. Les US savent que les Russes ne bluffent pas, et n'auraient pas voulu qu'on se rende compte qu'eux ou leur "machin" ont des réactions couardes.
En terrorisme non plus les Russes ne bluffent pas. A l'école de Beslan ou au théâtre de Moscou, ils n'ont pas négocié. Leur réaction a été froide et fatale pour les terroristes et collatéralement pour beaucoup d’otages. Horrible. Mais "possible", j'en reviens à Gambetta. Et bien qu'on ne puisse le mesurer, combien de vies ont-ils ainsi sauvé, en dissuadant les terroristes de recommencer. J’approuve le raisonnement en tant qu’état devant agir pour qu’une attaque ait le moins de chances de se reproduire ; je suis humain et j’aurai plus de mal à comprendre si ma fille était parmi les otages « collatéraux »…
Et donc la réaction russe et leur comportement me paraissent avisés, à cette aune de la paix du monde pour le futur.
Il doit être extrêmement rare dans l’histoire qu’un état bien plus militairement puissant que tous les autres ne profite pas de sa force pour agresser ses voisins plus faibles, quelque soit la manière (escarmouche, invasion, annexion). Quels qu’en soit les risques d’opprobre médiatique et d’opinion qu’on jette sur eux, les Russes veulent calmer les Américains et éviter qu’ils déclenchent véritablement une guerre mondiale. Ils savent jouer aux échecs : s’il leur faut montrer la patte pour que l’aigle ne considère pas que toute la montagne soit son aire (hum…) de jeu, ils le feront. Qu’il y ait au passage le bénéfice de flatter la fierté nationale et la protection d’un peuple qu’on considère comme son protégé (qu’il soit chez lui ou contigu), c’est collatéral pour la Russie. Comme les conventions et règlements internationaux, reconnaissons-le volontiers.
Mais le dessein est plus grand. Je crois qu'il est là, même s'il n'empèche pas des travers. Les travers s'effaceront, le dessein restera dans l'histoire. Nous ne serons plus là pour en parler, peut-être.